Anouk Grinberg


1963 Uccle Belgique

“Il y a des gueules froissées, cachées, fichues, des bouches cousues, qu’on s’est cousues, par courtoisie et puis c’est pas la peine. Il y a des yeux clos, pour se calmer. Il y a de l’effroi, on croit parfois qu’on va en mourir, mais non, tout bouge et se métamorphose, c’est miraculeux ce qu’on est vivant (…)
Mais quand je dessine, il n’y a plus de différence entre la tristesse et le bonheur, entre le fragile et le fort. Il y a juste des présences (…) Au début, c’est souvent rapide, comme une cascade ou un tonnerre. Des sensations, des souvenirs qui me descendent dans les doigts, me sortent par les yeux, choisissent les craies, les gestes, les feuilles. C’est plutôt les bonhommes qui se font, et moi qui accompagne. J’ai intérêt à aller très vite, parce qu’ils sont souvent pressés de sortir, d’en finir avec ce qui les occupe. Ces gens noirs – famille nombreuse – ont une sacrée musique à l’intérieur…»
Anouk Grinberg

Il y a près d’un an, j’avais « chroniqué » l’exposition du travail d’Anouk Grinberg dans le même lieu : Gilles Naudin Galerie. ( suivre ce lien) Et j’avais conclu ainsi : « Je ne crois pas aux dons naturels. Les sentiments forts et vrais, des millions de gens en ont. La joie, la peine, la vie, la mort. Des centaines de milliers de gens pour les ressentir. Si peu pour créer et réinventer cette joie, cette peine, et la vie, et la mort… ».

Faire face à la peinture d’Anouk Grinberg c’est prendre deux risques : celui de ne pas chercher d’où elle vient et celui d’être trop convaincu d’avoir compris d’où « cela » venait. Les sentiments forts et vrais, tout le monde en a. Tous les artistes usent de ce qu’ils ont, portent, souffrent en eux pour nourrir leur travail. Et ce qu’ils verraient du monde deviendrait aussi ce qu’ils portent en eux. Si le monde souffre, cette souffrance devient alors la leur. Aussi ne peut-on pas éluder la recherche du « d’où ». Mais, il serait douteux de le vouloir en unique expression d’une fêlure personnelle. Ce qui émerge de la création artistique à partir des morceaux d’eux-mêmes qu’y ont concassés les artistes a trait à tous ceux qui veulent bien s’arrêter et regarder. Les dessins appelleront ces fêlures, ces interstices entre raison et déraison, vouloir et souffrir, aimer et comprendre, qui animent les êtres. Dessins, gravures, traits couleurs, intercesseurs et opérateurs de l’âme et de la vérité.

D’où vient que ces petits dessins, tracés à la plume, paraissent être des notes mentales. Des pense-bêtes. Souffrances à ne pas oublier. Nœuds mis à des mouchoirs encore humides de trop de larmes versées. Brisures de dessins, comme des cartes… à ne pas jouer ? On y verra des coupures. Les bords déchirés d’un papier en morceau. Cartes coupées qu’on n’a pas jouées. L’une est noire et grise, dédoublée. D’où vient qu’un nuage noir et massif, se conçoive comme une énorme menace venue à peser, à écraser une sorte de minuscule chaumière. D’où vient que ce drame se déroule si clairement dans l’espace d’une petite feuille de carton pas tellement plus grande qu’une carte à jouer. Il faudrait convoquer les peurs d’une enfance. Inviter la psychologie des profondeurs ? Je pense qu’on perdrait son temps. Il vient de ces fétus d’art, une force qui n’est pas de ce domaine-là, mais de celui du dire de l’art. Ces traces ne sont pas des mots pour comprendre intimement Anouk Grinberg mais pour comprendre qu’un artiste se sert de lui-même et de ses secrets pour aller au plus profond de ses regardeurs et de leurs secrets. Je ne sais pas si l’artiste parle d’elle-même, en dessinant un être massif et monstrueusement grand par rapport aux enfants qui lui donnent leurs mains. Je sais qu’elle convoque chez chacun des regardeurs, de ceux qui ont voulu affronter ces œuvres et vivre quelques minutes avec elles et fait venir des images très fortes.

Au côté de ces petits formats en façon de billets où naissent des araignées, des dessins ou des encres, les succubes sont-ils au rendez-vous ou bien les diables qui ont peuplés les peurs enfantines. Les monstres sont-ils bleus comme la nuit ? Attendront-ils le matin pour que leurs formes s’évanouissent ? Les ours s’invitent-ils à table ou se proposent-ils d’attendre un peu avant de dévorer les enfants ? Un grand dessin vert tendre montre un visage qui médite, ou qui observe, monstres et griffures. Les visages qui s’extraient de masses sombres, les yeux qui observent comme retranchés dans des vêtements ou des corps trop grands, sont comme ce nuage de fumée qui pourrait être un oiseau, ils énoncent une présence au monde et son épaisseur entre fuites, menaces et distance.

Pascal Ordonneau

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