Bernard Langenstein


Un jour, un agriculteur lui a dit "C'est bien de vous intéresser à notre travail"

Elles sont posées là, empilées près des fermes, disposées le long des chemins, au fond des prés, à la lisière des bois, éparpillées, enchevêtrées, désordonnées, insolemment libres, mais étrangement intégrées dans le paysage. Ces balles d’ensilage, extraites du terroir même et façonnées par l’agriculteur, apparaissent comme de gros fruits surnaturels , mais elles peuvent être vues aussi comme d’incontestables faits plastiques, comme d’authentiques œuvres d’art, car elles possèdent naturellement la puissance de certaines œuvres contemporaines, architecturales ou sculpturales. Ces apparitions éphémères autant qu’irréelles, ont une vraie présence, une véritable qualité esthétique et une étonnante dimension poétique. Elles semblent porteuses d’une vérité aussi intemporelle qu’énigmatique. C’est tout cela, en même temps que ce mystérieux processus de ré - humanisation des actes d’industrialisation agricole, qui fascine le photographe promeneur plasticien et poète, Bernard Langenstein. Et c’est ainsi qu’il nous donne à voir ces somptueuses et envoûtantes images.

Pierre Souchaud

Ephémères totems
De curieuses formes oblongues ont attiré son regard, là-bas, à la lisière du champ.Il s’approche à pas lents, soucieux de la moindre variation de lumière, les yeux rivés sur ces silhouettes insolites dont la masse sombre se découpe sur le ciel.(...) Ludovic Duhamel “Miroir de l’art”

Au fil de mes errances, comme ça parfois le nez en l'air, l'esprit occupé par une foule de choses importantes ou dérisoires, je suis tombé nez à nez avec ces drôles d'empilements. De l'herbe emballée sans doute, des tonnes d'herbe pour le bétail, de l'herbe en stock pour l'hiver. J'ai trouvé ça incongru, étonnant, puis très intéressant, les formes, les brillances, les enchevêtrements. Ce sont des sculptures plantées dans les prés, des installations comme des totems, des murs, parfois chaotiques ou parfaitement alignées, laissant apparaître le caractère de l'agriculteur qui les façonne et sans le savoir crée une œuvre éphémère digne d’un artiste contemporain. Ces formes rondes plastifiées me fascinent. Mes errances ont un but, photographier, sublimer ces balles apparaissant comme de gros fruits surnaturels, comme d'incontestables faits plastiques, comme d'authentiques œuvres d'art. Ces apparitions possèdent naturellement la puissance de certaines réalisations contemporaines, architecturales ou sculpturales. Elles ont une vraie présence, une vraie qualité esthétique et une étonnante dimension poétique. Elles semblent porteuses d'une vérité aussi intemporelle qu'énigmatique. J'aime en fin d'après-midi tendre mon objectif vers ces énormes masses rondes remplies de paille jouant de la lumière, plongées au cœur de la campagne, loin des villes, à l'ombre des totems oblongs qui dégagent une mystérieuse aura.

Bernard Langenstein

Profondeur et monumentalité
Tout le plaisir que procurent les photographies de Bernard Langenstein ne tient pas à la nature
des objets qu’il photographie : les ballerons, en eux-mêmes, produits communs de la technique
agricole, n’ont rien de ravissant ; bien plus, ils sont parfois décriés à cause des risques de pollution,
de saturnisme, de botulisme et de listeria qu’ils représentent. Par une sorte de double vue, l’art
du photographe s’apparente à celui d’un célébrant qui consacre en beauté ce qui nous laisse indifférents.
Une véritable transsubstantions s’opère : ce que nous voyons sur ses photographies présente
bien les aspects de balles d’herbe fermentant, mais en réalité, il s’agit de tout autre chose.
Cette réalité nouvelle, c’est une vue de l’esprit qui nous l’impose : elle a pour auxiliaire la profondeur
de champ que le photographe définit au moment de la pose. Les plans larges réglés à
l’infini, en légère contreplongée, confèrent aux entassements des sacs des allures de forteresse
ou de muraille. Inversement, les gros plans centrés sur un ou deux ballerons, ressemblent à des
façades monumentales ou à des falaises escarpées. Chaque spectateur projette sur ces images les
ressemblances que lui fournit son musée imaginaire et telle est sa liberté de lecteur.
Par toutes ces mises au point, le photographe bouleverse les perspectives qui sont les nôtres face
à un paysage naturel : au gré de son de son objectif, il définit des priorités de plans, de hauteur,
de surfaces qui redimensionnent le visible et le façonne selon le projet qui l’habite. C’est ainsi que
de misérables ballerons nous introduisent dans un monde insoupçonné de falaises, de murailles
et de monuments inouïs.
Face au monde visible, le regard du photographe se situe
en épicentre car il est générateur de vision et ce que son
image emprunte au visible est la matière d’une transition.



Possibilités d'autres formats


Bernard Langenstein

One day a farmer told him "It's good for your interest in our work "

hey are placed there, stacked near farms, arranged along paths, at the bottom of meadows, at the edge of woods, scattered, tangled, messy, insolently free, but strangely integrated into the landscape.

These silage bales, extracted from the soil itself and shaped by the farmer, appear as big supernatural fruits, but they can also be seen as indisputable visual art facts as authentic works of art, because they naturally have the power of some contemporary, architectural or sculptural works. These appearances are as fleeting as they are unreal, have a true presence, a true aesthetic quality and an amazing poetic dimension.

They seem to carry a truth as timeless as they are enigmatic. All this, along with the mysterious process of re-humanization of the agricultural industrialization acts, it fascinates the visual art walker photographer and poet, Bernard Langenstein. And thus it allows us to see these magnificent and mesmerizing images.

Pierre Souchaud

 

^ Haut de page