Dominique Coffignier


Dominique Coffignier : La terre toujours recommencée

Le travail vibratoire de Dominique Coffignier propose aussi bien des délimitations de plans que des pulsations, des battements, des tremblements et le terme d’abstraction trop souvent synonyme de froideur ne suffit pas à en rendre compte. Sa peinture n’est pas seulement abstraite, elle dégage une chaleur humaine, elle rayonne d’un lyrisme d’autant plus frappant que sa palette est réduite. Les masses anthracite, écrues, brunes, pourpres, outremer dessinent le panorama d’une grande fresque terrestre fragmentée de lèvres de volcans, de rivages, de béances, de gouffres, de trous noirs qui s’inscrivent souvent au milieu des tableaux et offrent un bel écrin pour faire jaillir signes, tracés et lumière.



Ses ouvrages plans comme le compte rendu d’un vulcanologue concernant les champs magnétiques nous plongent au cœur d’une musique imaginaire de la terre. Cette peinture tellurique et cosmique fait vibrer un nouveau « Chant des pistes » pour reprendre le titre du fameux roman de Bruce Chatwin quand l’écrivain voyageur prend la route des « songlines ». Ces itinéraires chantés d’après la tradition des aborigènes d’Australie sont des airs sacrés qui présentent à la fois une description géographique et un récit mythique de la création du monde. Dans le même registre Coffignier nous invite à suivre les « pistes de rêves » que ses grandes toiles laissent dans leurs sillages uniformes. Chez lui aussi « des amas rocheux sont les œufs du Serpent Arc-en-Ciel, un gros bloc de grès rougeâtre est le foie d’un kangourou transpercé d’une flèche… Une bande de gravier est l’équivalent musical de l’Opus 111 de Beethoven… »



Sa peinture est une recherche de la troisième dimension, une nouvelle définition de la matière, une aventure qui permet de sortir du chaos. Cela se traduit par un dynamisme interne, dans un va-et-vient qui s’effectue à l’intérieur de la toile dans un but proprement poétique. Avec sa gestualité rapide, brutale, intense l’artiste semble lutter contre lui-même. La forme varie avec ses états d’âme, ses déplacements comme le son qui se module selon l’éloignement où l’on est de la source sonore. Ses toiles marquées de lignes d’horizons, de frontières, de démarcations suggèrent une échappée, un passage du dedans au dehors. Elles donnent à voir le monde dans son ensemble sans limite entre le jour et la nuit. Les larges formes planes, monochromes qui enchâssent le tableau comme un étau semblent pourtant en mouvement comme si l’artiste cherchait un centre, un besoin de symétrie qui lui permette de cerner sa vision. Il retourne alors le paysage authentique comme un gant, nous propose un autre territoire et nous emmène dans des contrées lointaines et imaginaires, dans ses baroques nouvelles vallées africaines ou ses chimériques bushes australiens. Quand les masses bondissent dans le soleil il arrive à une réalité en la découvrant à travers une prolifération d’éléments, comme une plage découverte par le reflux. L’artiste éprouve comme le besoin de nouer des indices et de les maintenir dans des accolades de forces. La lumière devient forme, elle se plie et se déplie, se renouvelle en écho afin d’entretenir sa propre illumination. La forme n’est plus pour lui, plaqué sur, mais tirée vers.

Tous les moyens picturaux sont utilisés pour traduire une émotion éperdue et proposer une immersion dans la nature brute et sauvage dans le but d’en restituer les forces propres qui l’anime. Dans sa soif de création inextinguible, dans sa soif d’intensité, Coffignier semble reproduire les effusions de la terre, le mariage explosif de la lave et de l’océan dont il rend compte par un bombardement visuel et sensuel où les gestes de la main dénotent une violente tendresse. Aveuglés par des taches d’astéroïdes nous sommes plongés dans les étranges ténèbres qui ont façonné la surface de la terre des hommes, aux sources de la genèse originelle de la création. Avec des bâtons d’huile l’artiste grave ses signes premiers hérissés de barbelés rayonnants, ses graffitis flamboyants porteurs de meurtrissures, de souillures, d’éclaboussures, de traces et de chaleur humaines. Comme tout ce qui tremble et se fissure dans l’écorce terrestre, la peau de ses toiles, entre ses fêlures multipliées et miniaturisées, exhume les vestiges où s’enchevêtrent lieux géographiques et territoire fondamental de l’artiste. Par ces marques étincelantes de sa fureur et de son élan vital il nous propose de redevenir l’enfant sauvage qui courrait dans l’herbe et tutoyait le soleil.



Renaud Faroux, historien d’art.

 

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